Atelier des médias
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- Au Honduras, où les médias sont concentrés entre les mains de quelques puissants, une soixantaine de radios communautaires résistent, souvent dans la clandestinité. Marie Griffon et Célia Pousset nous emmènent à la rencontre de responsables de ces radios qui utilisent les ondes pour défendre leurs terres et leur culture malgré les menaces.
« Waruguma signifie étoile, une étoile lumineuse qui sert de guide à tout le peuple. » Ainsi parle Horacio Martínez, directeur de la radio du même nom, à Trujillo. Dans un pays classé 132e sur 180 au classement mondial 2026 de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (RSF), des petites stations comme Waruguma sont souvent le seul moyen pour les populations de s'informer hors des canaux officiels.
Le Honduras est le pays le plus pauvre d'Amérique latine après Haïti, selon le Fonds monétaire international (FMI). Gangrené par la corruption et le crime organisé, le pays est aux mains d'une poignée de familles industrielles qui possèdent la quasi-totalité des journaux et télévisions. Face à cela, les radios communautaires s'efforcent d'informer dans les zones rurales isolée et deviennent parfois des cibles.
Le défi de la légalité
Pour exister, ces radios doivent faire preuve de courage. Au Honduras, les fréquences sont mises aux enchères et s'arrachent à des prix inaccessibles pour des associations. « Ici, dans le Nord, une fréquence a déjà été adjugée pour 12,5 millions de lempiras (plus de 400 000 euros) », explique Jorge Andino, directeur de Play FM. Pour ces médias sans publicité, impossible de réunion une telle somme.
Résultat : la majorité des 70 radios communautaires du pays opèrent sans licence légale. « La communication communautaire n'est ni légitimée ni reconnue par l'État. C'est comme marcher en permanence sur la corde raide. C'est vivre à la limite », déplore Jorge Andino. Sans reconnaissance, ces radios risquent à tout moment la saisie de leur matériel, voire la prison pour leurs animateurs, sur simple dénonciation d'un homme d'affaires influent.
Au manque de protection juridique s'ajoute la précarité technique. Dans les studios souvent installés chez l'habitant, on utilise des ventilateurs de fortune pour refroidir des émetteurs de faible puissance. Lors des orages, faute de paratonnerres, les stations doivent souvent couper l'antenne pour ne pas perdre leur unique outil de diffusion.
Informer, au plus près des communautés
Plus au sud, à la frontière avec le Nicaragua, la Radio Cholula Triunfeña ouvre son antenne aux paysans locaux. Ici, on insonorise les murs avec des dizaines de boîtes d’œufs collées les unes aux autres. Wilfredo Hernández Cruz, le directeur, y défend une parole sans artifice : « Parlez comme vous êtes, car c’est justement cela l’essentiel : que les habitants des zones rurales aient accès à un micro. »
Mais cette liberté a un prix. Située dans une zone de trafic de drogue et de traite d'êtres humains, la radio dérange les pouvoirs économiques et mafieux en dénonçant les investissements opaques et les concessions minières. « Nous avons déjà perdu des camarades qui ont été attaqués, persécutés, réduits au silence », confie Wilfredo Cruz. Les menaces sont directes : appels anonymes, piratages de téléphones ou encore l'envoi d'une balle dans une boîte pour signifier à un journaliste de cesser ses enquêtes.
Amanda Ponce, directrice de C Libre (Comité pour la libre expression), souligne que l'État hondurien a longtemps occulté cette réalité. « Il y a deux décennies d’assassinats de journalistes qui sont aujourd'hui complètement effacées par l'État », précise-t-elle. Depuis les années 1980, le schéma reste le même : éliminer ceux qui mettent en lumière la corruption et les liens entre banques, narcotrafic et pouvoir politique.
L’héritage de Berta Cáceres
Dans les montagnes froides de l’ouest, le peuple Lenca poursuit un combat emblématique. C’est ici que la célèbre militante écologiste Berta Cáceres a fondé la radio Guarajambala avant d’être assassinée en 2016. Pour le COPINH (Conseil civique des organisations populaires et indigènes du Honduras), la radio est l'un des seuls moyen de mobiliser les communautés contre les projets extractifs qui menacent leurs rivières.
Aujourd'hui, une nouvelle génération prend le micro. Leiby, une journaliste de 25 ans, a été formée dans l'école Voix des Rivières créée par l'organisation. Pour elle, la mission est claire : « Nous dénonçons, nous devenons la voix des communautés. Nous sommes la voix des grandes injustices que nous subissons dans ce pays. »
Malgré la violence, ces radios continuent tant bien que mal de diffuser. Elles font entendre des musique indigènes ou alternatives, des langues en recul comme le Garifuna, elles racontent l'histoire de ces communautés marginalisées et créent une solidarité qui dépasse désormais les frontières. En l'absence de médias nationaux lors de la commémoration de l'assassinat de Berta Caceres, ce sont des radios communautaires du Guatemala et du Costa Rica qui sont venues prêter main-forte à leurs sœurs honduriennes.
Ces ondes, bien que fragiles, restent un espace où l'on peut « inviter les gens à rêver ». Dans un pays où certains tentent de les faire taire, les radios communautaires prouvent chaque jour que la parole radiodiffusée est un pouvoir que l'on ne peut pas totalement éteindre. - À Montréal, Steven Jambot est allé rencontrer Philippe Lamarre, cofondateur d’Urbania, un média de société qui s’est donné pour mission de « rendre l’ordinaire extraordinaire ». Créé en 2003 sous la forme d'un magazine indépendant, Urbania est devenu un groupe diversifié présent au Québec mais aussi en France. Il vient d’ailleurs de racheter le studio de podcast français Binge audio. Dans cet entretien, il est question d'audace, de storytelling et de souveraineté culturelle.
« Ça a toujours été notre ambition d’être une sorte de TV5 Monde jeune et cool. » Philippe Lamarre, cofondateur d'Urbania, résume ainsi l'énergie qui anime ce groupe média québécois aujourd'hui solidement implanté des deux côtés de l'Atlantique.
L’enjeu est de taille : dans un paysage médiatique dominé par les algorithmes des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), comment faire exister une culture francophone originale et indépendante ? Pour Philippe Lamarre, la réponse réside dans la capacité à créer des ponts entre les territoires et les formats, tout en restant fidèle à la promesse d'Urbania : « rendre l’ordinaire extraordinaire ».
Un magazine pour développper un storytelling
Tout commence à Montréal, en 2003. Designer de formation, Philippe Lamarre avoue une « difficulté à se faire dire quoi faire dans la vie ». Après avoir lancé son agence de création, il crée Urbania sur un coup de tête, mû par une véritable « allergie à l'autorité ». L'idée ? Un magazine thématique qui pose un regard « anthropologique » sur la ville, loin des sentiers battus et des vedettes.
Le succès actuel du groupe repose sur une expertise peaufinée depuis les débuts : le storytelling – l'art de raconter des histoires, en bon français. Philippe Lamarre se plaît à rappeler : « Notre slogan de rendre l'ordinaire extraordinaire, c'est qu'on prend des choses qui semblent banales [...] et on essaie de les raconter de façon captivante. » Il cite comme inspirations le magazine Colors de Benetton ou l'émission documentaire belge Strip-tease.
Aujourd'hui, Urbania est une « machine » diversifiée de plus de 100 collaborateurs répartis entre Montréal et Paris. Le groupe s'appuie sur plusieurs piliers : une unité éditoriale, un studio de création de contenus pour les marques (branded content), une maison de production audiovisuelle et un laboratoire technologique. Il accompagne aussi des influenceurs dans le développement de leurs contenus. Cette structuration permet au groupe de rester indépendant financièrement : « On veut faire de l'argent pour raconter plus d'histoires », martèle Philippe Lamarre.
La conquête de la France et la conviction du podcast
C'est en 2020 qu'Urbania a franchi l'océan pour s'installer à Paris. L'objectif n'était pas d'exporter un produit québécois, mais de bâtir un « cousin français » avec des équipes locales et une ambition commune.
À écouter aussiComment Urbania France veut informer autrement
En mars 2026, le groupe a franchi une étape majeure en rachetant Binge Audio, le studio de podcast français qui produit notamment Les Couilles sur la table ou Programme B, alors en redressement judiciaire. Ce rachat vise à créer un « pont entre les podcasts et l'audiovisuel ». Il est « stratégique », assure Philippe Lamarre, qui croit fermement que la frontière entre les formats s'efface : « Le podcast, de plus en plus, devient un médium audiovisuel parce que les podcasts sont maintenant des vidéos. Donc la frontière entre les genres et les formats est en train de s'abattre. » En outre, l'audio offre une fidélité d'audience précieuse dans un monde de consommation rapide et morcelée.
Mais le regard de Philippe Lamarre se tourne vers l'ensemble de l'espace francophone, notamment l'Afrique et Haïti. Son rêve pour les dix prochaines années ? « Fédérer une espèce de communauté de gens anticonformistes qui ont envie de bousculer l'ordre établi et qui s'adonnent à être francophones ». Ouvrir des bureaux à Dakar ou Abidjan fait déjà partie d'hypothèses de travail.
Souffler sur les braises de la souveraineté numérique
Au-delà de son entreprise, Philippe Lamarre s'implique dans le débat public au Québec. Il a coprésidé un groupe de travail sur l'avenir de la culture et de l'audiovisuel québécois, remettant en 2025 un rapport dont il a proposé le titre : Souffler sur les braises. Le constat est le suivant : face au numérique qui a abattu les frontières, la culture francophone risque de s'effriter si elle ne se prend pas en main.
Il pointe notamment du doigt l'impact de la loi C-18 au Canada, qui a conduit Meta (Facebook et Instagram) à bloquer les contenus d'actualité sur ses plateformes. Pour lui, la solution passe par une reprise de contrôle de la distribution : inciter les audiences à s'abonner directement aux infolettres ou aux applications des médias pour ne plus dépendre des plateformes.
Pour l'avenir, Philippe Lamarre explore aussi le potentiel de l'Intelligence Artificielle (IA). Chez Urbania, un responsable accompagne les équipes pour s'épargner les tâches répétitives et aider les créateurs à mieux distribuer leurs contenus. « L'intelligence artificielle brise le coût de fabrication du contenu. Mais il faut trouver une manière de créer des outils où on garde le contrôle de la relation avec les audiences », explique clairement Philippe Lamarre.
À ceux qui voudraient suivre ses traces d'entrepreneur des médias, Philippe Lamarre conseille de faire preuve de « persévérance », de savoir s'entourer de gens « meilleurs [qu'eux] » et de continuer à se retrousser les manches, chaque matin. Tant qu'à faire, pour raconter des histoires extraordinaires ? - Mi-juin, Abidjan a accueilli un hackathon organisé par CFI autour de la fracture numérique. Douze participants, des aînés et de jeunes talents du numérique, ont planché sur cette question : "Comment créer des ponts numériques pour renforcer la cohésion sociale en Côte d’Ivoire ?" Pour L'atelier des médias, Raphaëlle Constant a suivi cet événement.
Pendant trois jours, du 16 au 18 juin 2026, l'Orange Digital Center d'Abidjan s'est transformé en un laboratoire de créativité intergénérationnelle. À l'initiative de CFI et piloté par Istorias Media, le hackathon du projet Kouman (parler, en langues bambara et nouchi) a réuni des équipes mixtes composées d'aînés, de créateurs de contenu et d'étudiants. L'objectif était de s'attaquer à la fracture numérique qui isole les générations dans des espaces d'information étanches, créant un terrain fertile pour la désinformation.
Comme l'explique Naira Davlashyan, cofondatrice d'Istorias Media, l'enjeu est de permettre aux aînés de mieux s'informer tout en redonnant une place aux jeunes dans la transmission : il faut « trouver des vrais prototypes, des outils pour résoudre le problème de la fracture numérique entre les générations ». « Il faut en parler, il faut trouver des solutions [...] parce qu'il ne faut pas avoir peur du numérique, il faut travailler avec. »
Le « design thinking » pour briser les tabous
Pour stimuler l'innovation, les participants ont utilisé la méthode du design thinking, plaçant l'humain au centre de la création. Après des « entretiens empathiques » visant à comprendre les usages de chacun, les équipes ont imaginé des prototypes concrets. L’équipe 1 a ainsi développé « Confessionnal », un chatbot destiné à faciliter le dialogue sur des sujets sensibles comme la sexualité ou les violences domestiques.
Pour Adama Diomandé, aîné de l'équipe, cet outil est une réponse aux tabous culturels : « C'est un outil qui va révolutionner le lien entre parents et enfants. » De son côté, l’équipe 3 a proposé une solution utilisant l’intelligence artificielle pour aider les citoyens à identifier les contenus trompeurs et les discours de haine.
« Kouman Play » : recréer le village virtuel
Le grand prix a été décerné au projet « Kouman Play » de l'équipe Yankady, une application ludique de transmission des valeurs traditionnelles. Le jeu propose des défis basés sur les proverbes et les contes des plus de 60 ethnies de Côte d’Ivoire, forçant parfois le jeune joueur à consulter un aîné pour progresser.
Irchad Razaaly, ambassadeur de l'Union européenne en Côte d'Ivoire, a salué une solution qui « permet de recréer virtuellement [un] village, recréer des liens entre des enfants et des parents ou des grands-parents qui ne se voient pas nécessairement. » Il a ajouté : « Cette application peut aussi aider beaucoup d’enfants de la diaspora qui ne vivent pas dans un milieu qui est naturellement celui qui peut transmettre la culture, la langue, les valeurs. »
Pour le jury, la force du projet réside dans son approche pédagogique. Léonce Koné, manager de l'Orange Digital Academy, y voit une opportunité de moderniser la tradition : « Ils n'ont plus le temps de s'asseoir autour d'un feu, mais ils sont en permanence sur leur téléphone. Comment créer ce nouveau feu entre les anciens et les jeunes ? C'est le numérique. »
L'équipe gagnante bénéficiera d'un accompagnement de la GIZ, l’agence de coopération internationale allemande pour le développement, dans l'idée de tenter de transformer ce prototype en une application accessible au plus grand nombre. - Au siège de Radio-Canada, à Montréal, Steven Jambot s'est entretenu avec Chloé Sondervorst, réalisatrice qui travaille beaucoup sur les usages éditoriaux de l’intelligence artificielle au sein de ce groupe de média de service public canadien. Il est notamment question de pratiques journalistiques et de la notion de confiance à l’ère de l’IA.
L'intelligence artificielle transforme les rédactions, mais pas forcément là où on l'attendait. Pour Chloé Sondervorst, si la transcription automatique fait gagner un temps précieux, l’irruption massive de l’IA générative porte en elle le germe du slop. Cette « bouillie » numérique, produite à bas coût, menace d'enterrer le travail des professionnels de l'information sous une montagne de contenus médiocres.
Le péril de la « bouillie »
La multiplication des outils de création automatisée crée un paradoxe : l'apparente productivité cache souvent une perte de temps réelle. Chloé Sondervorst alerte sur l'usage de l'IA pour générer des rapports ou des courriels sans supervision humaine : « On a l'apparence d'un travail utile qui en réalité va nous faire perdre du temps parce que la personne qui reçoit cette bouillie [...] va devoir vérifier, va devoir décrypter ». Ce phénomène de dégradation de la qualité pose la question du référencement des contenus synthétiques face à l'information originale produite par des professionnels.
Préserver sa « musculature cognitive »
L'enjeu n'est pas seulement technique, il est philosophique. Pour l'ancienne étudiante en philosophie, le risque majeur est celui de la dette cognitive. En déléguant trop tôt la réflexion à la machine, le journaliste risque d'atrophier ses propres facultés d'analyse. Elle paraphrase ainsi les propos d'un expert : « On va pas envoyer un robot à la salle de sport à notre place si on veut développer notre musculature.» Et d'ajouter : « Je pense qu'au niveau cognitif, on peut s'appuyer sur cette analogie-là aussi. » Utilisée avec curiosité, l'IA peut servir d'assistance cognitive ou de partenaire de brainstorming, « quelque chose de complémentaire [...] très utile pour nous interroger sur nos propres angles morts ».
Le terrain, ultime rempart de l'authenticité
Face aux géants technologiques, la souveraineté numérique est devenue un vrai sujet. Dans le service public de l'audiovisuel, le déploiement d'outils d'IA se poursuit, par exemple dans la valorisation des archives. Radio-Canada explore notamment la génération augmentée de récupération (RAG) pour ancrer les réponses de l'IA dans ses propres données certifiées.
Pourtant, l'avenir de la profession se jouera peut-être loin des écrans. Pour contrer la méfiance du public, Chloé Sondervorst prône un retour massif au terrain et à l'humain pour « capter les bruissements, les conversations citoyennes qui échappent justement aux algorithmes ». C'est en montrant la fabrication de l'information et en assumant ses doutes que le journaliste (re)deviendra le garant de l'authenticité. - Reportage à Bratislava, en Slovaquie, où les journalistes témoignent de conditions de travail difficiles et d’un climat de plus en plus hostile à la presse. Rencontres avec Lukáš Diko, rédacteur en chef du Centre d'investigation Ján Kuciak, et Michaela Terenzani, responsable de la rédaction de SME Daily. Puis le directeur du bureau de Reporters sans frontières chargé de l’Europe centrale, Pavol Szalai, discute de la liberté de la presse en Slovaquie mais aussi en Hongrie voisine.
Acerca de Atelier des médias
L'atelier des médias, présenté par Steven Jambot, est une émission qui analyse les r/évolutions du journalisme et des médias à l'ère numérique. Elle est diffusée en podcast chaque samedi matin. Contact : atelier@rfi.fr
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