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Steve Rosenberg, BBC Moscou: «Travailler en Russie, c’est comme être plongeur en eaux profondes»
17/10/2026Depuis plus de 30 ans, Steve Rosenberg vit en Russie. Il y est le correspondant de la BBC depuis 2003. En visite en France pour le prix Bayeux Calvados-Normandie des correspondants de guerre, il a accordé un long entretien à L’atelier des médias de RFI pour raconter son quotidien de journaliste étranger en Russie. Il y explique pourquoi il fait le choix de rester en Russie, malgré un environnement de plus en plus hostile aux médias.
Comment raconter, depuis sa capitale, la réalité de la Russie en guerre ? Installé à Moscou depuis plus de trente ans, le journaliste britannique Steve Rosenberg est l'un des rares correspondants occidentaux qui travaille encore dans le pays – RFI y dispose aussi d'un envoyé spécial permanent. Il y a quelques mois, un documentaire de la BBC intitulé Our Man in Moscow a montré la façon dont Steve Rosenberg continue de faire son métier.
Une immersion sous pression
Pour décrire sa vie quotidienne dans la capitale russe, le rédacteur en chef du bureau de la BBC à Moscou utilise une métaphore : « D’une certaine manière, travailler en Russie aujourd’hui, c’est un peu comme être plongeur en eaux profondes : on descend sous la surface, dans un environnement très étrange où la pression est forte. » Il explique ressentir le besoin de sortir régulièrement du pays pour « prendre un peu de recul » avant d'y replonger, tant la société a été submergée par une vague autoritaire après le début de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine, en février 2022.
Steve Rosenberg n'est pas un inconnu en Russie. La notoriété qu'il a acquise en posant des questions directes aux dirigeants russes lui vaut parfois d'être reconnu dans la rue. Ces échanges impromptus, le plus souvent amicaux, avec des citoyens ordinaires, démontrent selon lui que la propagande officielle n'a pas contaminé l'ensemble de la population.
Trente ans d'histoire, « quatre Russies » traversées
Arrivé au moment de la chute de l'Union soviétique, Steve Rosenberg a vu le pays se métamorphoser : « Avec le recul, j’ai le sentiment d’avoir connu quatre Russies différentes. » Il énumère la fin de l'ère soviétique, le chaos plein d'espoir des années 1990, la première décennie Poutine axée sur la croissance économique, puis la « Russie Z » née de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine.
Ce basculement du 24 février 2022 l'a profondément surpris. Il juge que le Kremlin a commis une erreur d'appréciation en imaginant une opération militaire victorieuse en quelques jours. Il constate aussi que « la décision de Vladimir Poutine [...] allait tout changer » et conclut : « Depuis ce qui s’est passé en février 2022, je n’écarte plus aucune possibilité. »
Visas, sources, choix des mots : le journalisme sous contrainte
Aujourd'hui, le travail en Russie des journalistes issus de pays dits « inamicaux » comme le Royaume-Uni est contraint par des règles administratives strictes : des visas au compte-gouttes et un renouvellement d'accréditation tous les trois mois. À cela s'ajoutent des interdictions d'accès aux régions frontalières de l'Ukraine comme Belgorod, Koursk ou Briansk, ainsi que l'adoption de lois répressives contre les « agents de l'étranger ».
À écouter aussi« Moscou Parano » : Paul Gogo, un journaliste français dans la Russie de Poutine
En outre, Steve Rosenberg explique : « Nous avons l’obligation de veiller à la sécurité des personnes que nous mettons à l’antenne. » Alors que la liste des experts acceptant de s'exprimer à son micro s'est drastiquement réduite, Steve Rosenberg pèse chaque mot de ses reportages et développe de nouveaux formats, tels que des revues de la presse locale ou des vidéoblogs.
Face au pouvoir et sous le feu de la propagande
Lors des conférences de presse officielles, il arrive à Steve Rosenberg de pouvoir poser une question à Vladimir Poutine ou au ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov. Cela constitue, selon lui, une responsabilité majeure qu'il mesure pleinement. Souvent pris à partie par les médias d'État russes – certains l'ont accusé de faire de la provocation –, il se défend : « Je ne pose pas de questions provocatrices : je pose des questions journalistiques normales. »
Malgré les invectives virulentes du présentateur Vladimir Soloviov à la télévision d'État, Steve Rosenberg refuse d'entrer dans la surenchère pour ne pas devenir le personnage principal de ses propres sujets : « J’ai appris à avoir la peau plus dure qu’autrefois. »
L'importance du terrain et des médias indépendants
Souhaitant raconter l'histoire en cours jusqu'au bout, Steve Rosenberg compare la trajectoire actuelle de la Russie à une œuvre littéraire sans fin : « D’une certaine manière, la Russie ressemble à un immense roman de Tolstoï, à Guerre et Paix – malheureusement, davantage guerre que paix en ce moment ! » Il rappelle l'importance capitale de la présence sur le terrain pour montrer les nuances du pays au milieu d'une « réalité parallèle » façonnée par le discours officiel et les médias d'État.
Saluant le travail indispensable de l'équipe qui est à ses côtés à Moscou, il rend aussi un hommage appuyé à la mémoire d'Anna Politkovskaïa et au courage des journalistes russes : « Les difficultés que je rencontre sont insignifiantes en comparaison de celles auxquelles sont confrontés les journalistes russes indépendants. »- Un an après son lancement à Dakar, le média 100 % numérique ZOA souffle sa première bougie en totalisant plus de 75 millions de vidéos vues. Dans L'atelier des médias, Kaourou Magassa, rédacteur en chef, et Michelle Ymélé, journaliste à ZOA, décryptent les clés du succès de ce média d'information pensé par et pour les jeunes Africains.
Lancé en octobre 2025 à Dakar, ZOA se fait peu à peu une place dans le paysage médiatique grâce à une stratégie ciblée sur les plateformes numériques. Avec plus de 1 200 contenus publiés en un an, le média cumule 75 millions de vues, près de 300 000 abonnés sur Facebook, 190 000 sur TikTok et plus de 236 000 sur sa chaîne WhatsApp. Sans oublier ses comptes YouTube et Instagram.
Comme le rappelle son rédacteur en chef Kaourou Magassa, le choix des canaux répond à un impératif d'accessibilité : « On a fait le choix d'aller sur les plateformes comme Facebook, TikTok parce que c'est là où sont présents les jeunes Africains en grande majorité. »
Un ton incarné, un média réactif et paritaire
Peu porté sur les sujets de politique politicienne, ZOA privilégie les sujets de société, le sport et les initiatives citoyennes. Cette ligne éditoriale séduit une audience jeune et paritaire, notamment sur TikTok. Sur le terrain lors des grands événements sportifs comme la Coupe d'Afrique des nations (CAN), ZOA mise sur des formats humains et incarnés.
La journaliste Michelle Ymélé explique cette proximité : « Nous traitons des sujets concernants, des sujets qui interpellent, qui parlent à tout le monde. » L'équipe cherche à capter l'attention des audiences sans donner de leçon ni se prendre au sérieux. Elle a aussi pour mission de lutter contre la désinformation en faisant oeuvre de pédagogie, notamment sur les questions de de santé.
Un ancrage dakarois, mais une résonnance auprès des diasporas
Basé au Sénégal, ZOA rayonne sur l'ensemble de l'Afrique francophone mais aussi auprès des diasporas en France. Ses audiences au Mali et au Burkina Faso, où la demande d'information fiable est forte, sont aussi non négligeables.
Les portraits d'entrepreneurs et la mise en valeur des savoirs traditionnels connaissent un franc succès auprès du public. Pour Kaourou Magassa, ces récits renforcent le lien social : « Notre objectif, c'est un objectif de proximité, de raconter le quotidien pour et par les jeunes Africains. »
Cap sur les Jeux olympiques de la jeunesse
Pour entamer avec panache sa deuxième année, ZOA prépare la couverture des Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ) à Dakar. Michelle Ymélé donne les recettes que souhaite appliquer l'équipe de ZOA : « Pour nous, c'est essentiel d'être aussi sur les pas de côté, raconter la vendeuse d'eau, raconter les histoires du vendeur de thé. »
Entre extension du réseau de correspondants vers l'Afrique anglophone, couverture de la Biennale d'art contemporain de Dakar et nouveaux formats à venir, ZOA veut continuer de grandir... et a déjà pour ambition de s'intéresser davantage à l'Afrique anglophone. - À l’occasion des 20 ans de Cartooning for Peace, le dessinateur de presse Kak, président de l'association, était l’invité de L’atelier des médias. Pendant près d'une heure, il a été question de la défense des libertés face à la montée des autoritarismes ou encore de l'essor de l'IA.
375 dessinateurs de presse de 80 pays sont réunis sous la bannière Cartooning for Peace, qui vient de fêter ses 20 ans. Le mot d'ordre de cet anniversaire était l'intitulé d'une fresque dessinée le 24 septembre devant la mairie de Paris et d'une soirée au Théâtre de la Concorde : « Dessiner pour résister ».
Au micro de L'atelier des médias de RFI, Kak – Patrick Lamassoure à l'état civil – explique le mot « résistance » est le signe des évolutions politiques du monde. Face à la montée des extrêmes droites en Europe et au recul des libertés, la mission du réseau a dû s'adapter : « Il ne s'agit plus [seulement] de se battre pour défendre les autres [...], mais il s'agit même de se battre pour conserver ce modèle acquis durement ».
Forcer le trait avec intelligence
Comment synthétiser l'actualité sans la déformer ? « C'est exagérer sans travestir », résume le dessinateur pour définir son métier. En forçant le trait, le dessin suscite l'émotion pour ouvrir la réflexion : « Le dessin de presse a l'avantage de passer par le cœur avant de passer par la tête », explique Kak en saluant l'héritage de Plantu, président-fondateur de Cartooning for Peace.
Mais des dirigeants comme Donald Trump bouleversent la satire. Devant ces figures excessives, Kak s'amuse : « Le mec m’a battu, il a déjà fait la vanne en fait. » Face à ces « caricatures vivantes », le métier doit inventer un nouveau réflexe : « Mettre de la nuance dans la caricature » pour restaurer le sens critique.
Après « Je suis Charlie », concilier vigilance et liberté
Le traumatisme des attentats de janvier 2015 contre la rédaction de Charlie Hebdo et la haine en ligne ont marqué la profession. Refusant l'autocensure, Kak prône une responsabilité renforcée avant publication : « Je ne vais pas changer mon dessin, mais je vais le regarder une deuxième fois avant de le publier pour être certain qu'il ne peut pas y avoir une mauvaise interprétation, de bonne foi. » Cette démarche nourrit les ateliers menés par les dessinateurs de Cartooning for Peace auprès des jeunes et des détenus.
Une profession sentinelle des libertés
« Thermomètres de la démocratie », les dessinateurs sont les premiers ciblés par les régimes autoritaires. Pourquoi ? Parce que « le rire est le meilleur antidote contre la peur », rappelle Kak. Le réseau soutient des dessinateurs emprisonnés comme Ashraf Omar en Égypte ou exilés comme Safa Odah, venue de Gaza.
Mais la menace gagne l'Occident : aux États-Unis, Ann Telnaes a démissionné du Washington Post après la censure d'un dessin sur une rencontre au sommet entre Donald Trump et les dirigeants de la tech. En Pologne, l'assassinat du dessinateur russe Simion Skrepetsky montre la gravité des périls actuels.
L'IA « régurgitative » et l'importance d'une presse libre
S'agissant des outils d'intelligence artificielle, Kak récuse toute création algorithmique : « L'IA générative en réalité ne génère pas : elle rassemble, elle collecte, elle régurgite. On devrait l'appeler l'IA régurgitative. »
Alors que Cartooning for Peace occupe quasi quotidiennement la une du journal Le Monde, Kak rappelle que la survie du dessin dépend du soutien des citoyens. Et de lancer cet appel : « Abonnez-vous à un média, parce que l'information professionnelle, c'est la base de votre liberté d'expression. » - En pleine frénésie de l'intelligence artificielle, le journaliste Christophe Payet, auteur de GuerillIA (éditions du Seuil), invite à dépasser le marketing de la peur. Il prône une réappropriation locale, frugale et créolisée de l'intelligence artificielle. Entretien.
Ces temps-ci, les discours sur l’intelligence artificielle oscillent entre deux extrêmes : des promesses de salut ou l'apocalypse. Pour Christophe Payet, ces récits s'inscrivent dans un véritable « technopium » – clin d'œil à l'opium du peuple théorisé par Karl Marx. « Ce récit mystique, qu’il soit fasciné ou apocalyptique, nous condamne totalement à l’impuissance », analyse-t-il.
Au micro de L'atelier des médias, l'auteur de GuerillIA explique qu'en alimentant la peur d'une superintelligence incontrôlable, les géants technologiques font de la com' et masquent des réalités concrètes et prosaïques : la consommation d'eau des data centers, la précarisation des travailleurs du clic au Kenya ou à Madagascar, et la prolifération du « slop », cette bouillie de contenus synthétiques.
Biais idéologiques et impérialisme culturel
Conçues en majorité par des hommes blancs californiens, les IA génératives véhiculent les présupposés culturels de leurs concepteurs. Elles intègrent aussi de la « sycophancy », cette flatterie algorithmique conçue pour susciter de l'addiction. Plus grave encore, la diffusion planétaire de ces modèles impose une vision du monde unique. Christophe Payet alerte : « On est dans une monoculture imposée qui est en réalité un nouvel impérialisme culturel ». L'enjeu fondamental, rappelle-t-il, ne doit pas résider dans la quête d'une puissance brute, mais dans l'appropriation démocratique des outils.
Des modèles frugaux et une créolisation de l'IA
La riposte passe par des initiatives à des échelles plus petites. À l'image de la start-up sud-africaine Lelapa AI et de son modèle IncubaLM, entraîné spécifiquement sur cinq langues africaines, des alternatives émergent. Frugaux en énergie et accessibles hors ligne, ces outils répondent à de vrais besoins citoyens. Il s'agit de « créoliser l'IA », c'est-à-dire de « récupérer cette technologie pour en faire une technologie dont on s'empare avec notre langue, notre culture et nos enjeux locaux ».
Mener la guérilla dans les interstices technologiques
S'inspirant du Manuel du guérillero urbain (1969) de Carlos Marighella, Christophe Payet appelle à utiliser les plateformes open source comme Hugging Face pour s'approprier les armes de l'ennemi. Enfin, l'auteur, qui assume avoir utilisé Claude, d'Anthropic, pour le challenger durant l'écriture de ce livre, met en garde contre la « prolétarisation cognitive ». « Si je lui délègue l'écriture à ma place, je vais me prolétariser et perdre en savoir-penser. » - Le pape Léon XIV séjournera en France du 25 au 28 septembre 2026. Au mois de mai, le souverain pontife publiait une encyclique, Magnifica Humanitas, dans laquelle il alertait sur les dangers de l’intelligence artificielle, mais il affirmait aussi l’importance du travail des journalistes. Hervé Brusini, président du prix Albert-Londres, a trouvé ce texte « remarquable » et il explique pourquoi au micro de L’atelier des médias de RFI.
C'est un « agnostique absolu » qui se dit interpellé par la parole du pape. Journaliste, président du prix Albert-Londres, Hervé Brusini n'a rien d'un vaticaniste. Mais l’encyclique Magnifica Humanitas, publiée le 25 mai 2026, a attiré son attention. Si tout le monde a relevé qu'elle aborde les périls de l'intelligence artificielle, moins nombreux sont ceux qui ont noté que la publication pontificale affirme avec force la nécessité d’un journalisme de qualité, fondé sur la vérification, le récit et l'explication.
Aussi, fin août, Hervé Brusini a signé une tribune dans le journal Le Monde. Au micro de L'atelier des médias, il salue un texte venu « sonner les cloches » des rédactions. Pour lui, la démarche du pape constitue une reconnaissance inédite de la légitimité des journalistes à un moment où la profession traverse une crise de confiance et fait face à ce qu'il qualifie de « guerre déclarée à la réalité ».
Du rejet de la presse au « virage dialectique » de la vérité des faits
L’entretien revient sur l'histoire des relations entre l'institution catholique et les moyens de communication. Si l'invention de l'imprimerie par Gutenberg a d'abord suscité l'enthousiasme, l’Église s'est rapidement méfiée des traductions en langues vernaculaires qui favorisaient la libre interprétation des textes.
Au XVIIIe et au XIXe siècle, les déclarations papales qualifiaient encore la liberté de la presse de « droit monstrueux ». Le basculement s'amorce sous Léon XIII, par exemple avec la création de L'Osservatore Romano en 1861. Radio Vatican verra le jour en 1931.
L'essor de la télévision sous Pie XII marque ensuite une étape décisive doublée d'un « virage dialectique », que prolongent Jean XXIII puis Paul VI, ce dernier affirmant que la vérité de l’information est une « vérité photographique, celle des événements, des faits ». Face à cette solide tradition intellectuelle, Hervé Brusini constate non sans ironie : « Ce qui est terrible ou ce qui est stupéfiant, c'est que [l'Eglise] pense plus que nous ».
Précision des mots, éthique et mission
Président du Comité relatif à l’honnêteté, à l’indépendance et au pluralisme de l’information et des programmes (Chipip) de France Médias Monde, Hervé Brusini souligne l’importance de répondre aux saisines du public avec rigueur et pédagogie. La précision du vocabulaire est elle aussi déterminante.
Enfin, alors que les jeunes générations grandissent entourées d'écrans, le président du prix Albert-Londres appelle de ses vœux une vaste éducation aux médias et à l'information (EMI), avec la participation des journalistes.
Refusant tout désenchantement, il rappelle le sens profond de sa démarche : « Cette mission ne me vient pas d'un appel du Seigneur, mais d'un appel politique des personnes qui attendent tellement de nous. » Et de rappeler : « Le journalisme c'est la vie. »
Acerca de Atelier des médias
L'atelier des médias, présenté par Steven Jambot, est une émission qui analyse les r/évolutions du journalisme et des médias à l'ère numérique. Elle est diffusée en podcast chaque samedi matin. Contact : atelier@rfi.fr
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