Face au déclin des sujets internationaux dans la presse américaine, deux anciens journalistes du prestigieux New Yorker lancent une revue audacieuse. Hélène Werner et Nicolas Niarchos, cofondateurs de Now Voyager, sont les invités de L'atelier des médias pour expliquer comment ils comptent redonner ses lettres de noblesse au grand reportage international.
Dans un paysage médiatique américain marqué par des déserts médiatiques, des coupes budgétaires majeures et la fermeture des bureaux à l'étranger, le lancement de Now Voyager en mars 2026 peut faire figure d'exception. Portée par Hélène Werner et Nicolas Niarchos, cette revue indépendante à but non lucratif ambitionne de reconnecter les lecteurs anglophones (au premier rang desquels les Américains) avec le reste de la planète.
Un bout de l'ADN du New Yorker
Le duo ne part pas de rien. Tous deux sont âgés de 36 ans et ont fait leurs classes au prestigieux New Yorker, temple de la vérification des faits et du récit au long cours. Hélène Werner y a travaillé plusieurs années au service de fact-checking ; Nicolas Niarchos, reporter chevronné ayant parcouru une quarantaine de pays, y a fourbi ses premières armes d'enquêteur.
Pour Hélène Werner, le projet de Now Voyager est né d'un constat lucide sur la crise de la presse : « Le paysage des médias traditionnels aux États-Unis traverse une véritable période de transition avec beaucoup de fragmentation. On pourrait dire que c’est inquiétant [...], mais c’est aussi un moment propice à l’émergence de nouveaux projets. » Elle souligne que la couverture internationale fait cruellement défaut aux États-Unis, un vide que la revue espère modestement combler, comme The Dial, Equator, Rest of World, et plusieurs autres.
L'esprit de Walt Whitman et l'exigeance du récit
Le nom de la revue, emprunté à un poème de Walt Whitman, résume à lui seul cette mission. « Maintenant, voyageur, mets les voiles pour chercher et trouver », écrivait le poète en 1871. Pour Nicolas Niarchos, ce titre poétique est une déclaration d'intention qui colle avec la réalité du métier de journaliste.
Cette ambition littéraire se traduit par des récits exigeants. Le deuxième numéro propose ainsi une enquête de Jacob Kushner sur une icône littéraire sinophone au Sahara occidental ou un reportage poignant de Cameron Hudson à Khartoum, la capitale du Soudan, une ville « effacée » par les conflits.
Combattre l'isolationnisme par le terrain
L'une des motivations profondes des fondateurs de Now Voyager est la lutte contre un certain désintérêt des grands titres américains pour l'actualité internationale. Nicolas Niarchos se souvient de ses reportages en République démocratique du Congo que les rédactions new-yorkaises rechignaient à accepter : « J'ai vu des photographes là-bas qui prenaient des photos incroyables et ne pouvaient pas les vendre aux journaux américains. Ça ne les intéressait pas vraiment, c'était pour eux quelque chose dans un autre monde. »
Face à la fermeture massive de bureaux à l'étranger, comme au Washington Post début 2026, Hélène Werner s'inquiète : « Le fait que ces services aient été décimés est très préoccupant. Aux États-Unis, il y a un élan pour renforcer l'information locale, mais ce n'est pas le cas pour la couverture internationale. »
Au-delà de l'actualité brute, la revue laisse une place majeure aux arts, à la photographie et même à la gastronomie. Hélène Werner, ancienne concertiste classique, voit dans l'art une passerelle : « L’art est un moyen très efficace de toucher les gens. C’est une façon de transmettre l’information différemment ».
Un modèle économique indépendant et des valeurs à défendre
Installée à Chelsea – un quartier huppé de Manhattan –, l'équipe de 16 personnes mise sur un modèle non lucratif. Un choix éthique et pragmatique pour Hélène Werner : « Créer un modèle économique pérenne autour de ce type de travail qui demande du temps et coûte cher est un défi. Il serait malhonnête d'annoncer aux investisseurs un retour sur investissement. »
Le modèle d'affaires repose sur des dons, des abonnements (160 dollars hors taxes par an) et de la publicité choisie éthiquement. « Pour nous, c'est important d'avoir des abonnés pas seulement comme des clients, mais plutôt comme des soutiens, comme une communauté », explique Nicolas Niarchos.
En envoyant des exemplaires au Capitole et à la Maison Blanche, Hélène Werner et Nicolas Niarchos espèrent bien que leurs récits auront, à leur façon, un impact sur le regard que l'Amérique porte sur le monde.